« A El*** » d'Alphonse de Lamartine

 À El***

Lorsque seul avec toi, pensive et recueillie,
Tes deux mains dans la mienne, assis à tes côtés,
J’abandonne mon âme aux molles voluptés
Et je laisse couler les heures que j’oublie ;
Lorsqu’au fond des forêts je t’entraîne avec moi,
Lorsque tes doux soupirs charment seuls mon oreille,
Ou que, te répétant les serments de la veille,
Je te jure à mon tour de n’adorer que toi ;
Lorsqu’enfin, plus heureux, ton front charmant repose
Sur mon genou tremblant qui lui sert de soutien,
Et que mes doux regards sont suspendus au tien
Comme l’abeille avide aux feuilles de la rose ;
Souvent alors, souvent, dans le fond de mon cœur
Pénètre comme un trait une vague terreur ;
Tu me vois tressaillir; je pâlis, je frissonne,
Et troublé tout à coup dans le sein du bonheur,
Je sens couler des pleurs dont mon âme s’étonne.
Tu me presses soudain dans tes bras caressants,
Tu m’interroges, tu t’alarmes,
Et je vois de tes yeux s’échapper quelques larme. »
Ne m’interroge plus, à moitié de moi-même !
Enlacé dans tes bras, quand tu me dis : Je t’aime ;
Quand mes yeux enivrés se soulèvent vers toi,
Nul mortel sous les cieux n’est plus heureux que moi ?
Mais jusque dans le sein des heures fortunées
Je ne sais quelle voix que j’entends retentir
Me poursuit, et vient m’avertir
Que le bonheur s’enfuit sur l’aile des années,
Et que de nos amours le flambeau doit mourir !
D’un vol épouvanté, dans le sombre avenir
Mon âme avec effroi se plonge,
Et je me dis : Ce n’est qu’un songe
Que le bonheur qui doit finir.

Alphonse de Lamartine
« Nouvelles méditations poétiques »

« Solstice » de Jean-Max Tixier

Solstice

Au solstice d’amour
Midi pèse sur nos corps
Nous vient ce chant profond
De scintillante lumière
Porté par des nuées d’abeilles
Sous la peau

L’horizon s’ouvre à la plénitude de la joie
La liesse mousse sur les eaux
À l’étiage de la mémoire

Toi et moi nous voici droits
Au lieu de notre intime exaltation
Ombres lovées à l’entour de ce partage
Tristesse ou promesse de nuit
Dans la convulsion du soir ou de l’aurore

Le vent nous a fait ce que nous sommes
Il retirera demain de nos bouches
Soudées du même souffle

Demeure ma demeure
Demeure ô mon amour
Dans le gel ou l’ardeur
L’abîme ou le sommet
Jusqu’au plus jour du jour.

Jean-Max Tixier

Solstice

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