« Renoncement » de François Mauriac

Renoncement

Au clair de la lune...
Au clair de la lune…

Mon corps était léger au jour naissant des rues,
Berger de sa douleur dans ce Paris dormant.
Il restait pur après la pureté perdue :
Qui souille le printemps ?

Qui souille le printemps ? Mais tout souille l’automne,
Et mes jeunes péchés ne furent-ils plus purs
Que ce renoncement du vieux pauvre au cœur dur,
Qui refuse l’aumône ?

Je t’ai dit non, à toi, plaintive, qui m’aimas,
Qui ne voulus sourire et ne me fis pas signe,
Mais dans la nuit, à son odeur de réséda
Je connaissais ma vigne.

J’ignore tout de toi : tes amours et tes crimes,
De tes captives mains quelles sont les attaches ;
Mais je t’aime, visage étroit, tissé d’énigmes,
Pour ce que tu me caches.

Tu vécus loin de moi des miliers de vies,
Je ne sais quel secret t’habite et te dévore.
Mais ton sourire faux et tes tempes blanchies
L’emportent sur l’aurore.

Si ta marche est traînante et si ton beau corps plie,
C’est qu’il renferme un cœur chargé de trop de proies.
Je me penche sur lui. J’ai peur. je le côtoie
Comme une eau endormie.

Elle m’attire et me repousse. Je me couche
Au bord de cette eau noire où pourrissent des tiges,
Et mon coeur baptisé cherche et fuit le vertige
Au contour de ta bouche.

Quels péchés inconnus font jaillir de ton être
Cette odeur des jardins que la grêle saccage ?
Je te respire comme en ouvrant la fenêtre,
Je respirais l’orage.

Que ne m’as tu roulé soudain, d’un flot amer,
Sur le sable où la marche hésitante est inscrite,
Et que n’ai-je vécu pour chercher de ta chair
L’épuisante limite ?

Désormais, chaque jour est un renoncement
A la fatigue double et aux doubles paresses.
Ne vous refermez plus jamais sur mon tourment,
Ténèbre des caresses.

François Mauriac

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