« J'ai tant d'amour au cœur » – Bernart de Ventadour

J’ai tant d’amour au cœur

poussières sur deux coeurs
poussières sur deux cœurs Par francois et fier de l’Être

J’ai le cœur si plein de joie,
Tout se dénature !
Et fleur blanche qui rougeoie
Semble la froidure ;
Par le vent, la pluie, s’accroît
Ma bonne aventure ;
Mon chant monte et se déploie
Et mon prix perdure.
J’ai au cœur tant d’amour,
De joie et de douceur,
Que le gel me semble fleur,
La neige verdure.

Je puis aller sans vêture,
Nu sous ma chemise,
Car un pur amour m’assure
De la froide bise,
Mais fou qui par démesure
N’en fait qu’à sa guise !
De moi-même j’ai pris cure
Dès que l’eus requise :
La plus belle d’amour,
Dont j’attends tant d’honneur,
Car en lieu de sa grandeur
Je ne voudrais Pise !

Quoiqu’elle me l’interdise,
Je garde confiance !
Car j’ai au moins conquise
Sa douce obligeance ;
J’eus, bien qu’elle m’éconduise,
Tant de réjouissance,
Qu’au revoir n’auront d’emprise,
Sur moi mes souffrances !
Mon cœur est près d’Amour,
L’esprit auprès du cœur,
Mais le corps ici, ailleurs,
Si loin d’elle, en France.

Toute ma bonne espérance
Bien peu me seconde,
Elle me tient en balance
Comme nef sur l’onde.
Ces pensées m’ôtent le sens,
La nuit, me confondent ;
Je tourne et vire en tous sens,
Tant ma peine abonde.
Je languis plus d’amour
Que Tristan en son cœur
Qui souffrit maintes douleurs
Pour Izeut la blonde.

Dieu, que ne suis-je l’aronde
Qui vole dans l’air
Pénétrant la nuit profonde
Jusqu’à son repaire.
Oh ! belle dame gironde,
Votre amant se perd !
Je crains que mon cœur ne fonde
Si je désespère…
Dame, pour votre amour
Je prie avec ardeur ;
Beau corps aux fraîches couleurs,
J’ai pour vous souffert !

Au monde, il n’est nulle affaire
Qui autant m’inspire !
Pour peu qu’il en soit matière
Là mon cœur chavire
Et mon visage s’éclaire !
Que pourrais-je dire
Sans qu’à vos yeux ne s’avère
Qu’il me prend de rire ?
Si franc est mon amour
Que maintes fois j’en pleure ;
Meilleure en est la saveur
Qu’offrent les soupirs !

Messager, va et cours !
Et dis à la meilleure
La détresse et la douleur
Qui font mon martyre.

Bernart de Ventadour

« Chansons »

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