« Le Diable Ermite » par Émile Zola

low angle view of man standing at night

LE DIABLE ERMITE

 
J’estime qu’un conte badin,
En hiver, par un temps de pluie,
Lorsqu’on se chauffe et qu’on s’ennuie,
Est un remède souverain
Pour chasser la mélancolie.
Le corps perdu dans le duvet,
Et les deux pieds sur un chenet,
On regarde briller la flamme ;
Et, par le doux conte bercé,
On entend chanter dans son âme
Quelque souvenir effacé
Ou quelque rêve caressé.
— Hélas ! chère et tendre madame,
Puisque d’éternelles amours
N’ont duré que quinze grands jours ;
Puisque d’hier le gai sourire
A fait place au long bâillement ;
Et que votre cœur qui soupire,


Toujours trompé, toujours trompant,
En est déjà, pour se distraire,
A regretter quelque misère,
A souhaiter quelque tourment :
Approchez-vous du feu, ma mie ;
Au bruit du vent et de la pluie,
Écoutez ce récit galant ;
Et, dans un sourire peut-être,
Nous verrons nos baisers renaître,
Nos amoureux baisers d’antan.
Un saint ermite de Boccace
But et mangea si bien un jour,
Qu’il en resta mort sur la place.
De tous les moines d’alentour,
Notre frère, défunt Pancrace
Était certes le plus fleuri,
Le plus rond, le plus rebondi.
Sur sa vermeille et large face,
Grosses lèvres, regards brillants,
On lisait que l’excellent père
Ne boudait pas contre son verre,
Moins encor contre les seins blancs
D’une mignonne de seize ans.

Las ! l’honneur de la confrérie,
Là gloire et la fleur du courent


A terre est là, privé de vie,
Ventre gonflé, face bouffie,
Comme une outre pleine de vent !
Las ! mai viendra dans le bocage
Fleurir de nouveau le feuillage,
Et jamais plus le jus divin
Ne fleurira le nez du sage,
Dans la tombe cuvant son vin !
Las ! demain la fillette preste,
En état de péché mortel
Et brûlant de gagner le ciel,
Devant ce spectacle funeste,
Frustrée et rebroussant chemin,
De peur de l’éternelle flamme,
Devra chercher la paix de l’âme
Chez son amant le plus voisin !

Or, par aventure, un vieux diable
Vint à passer par le canton,
Et vit le joyeux compagnon
A jamais roulé sous la table.
C’était d’ailleurs un bon démon,
Las du métier, las des chaudières,
Las de ses belles les sorcières,
Las de son enfer, en un mot.
Il désirait changer de vie
Et troquer sa queue au plus tôt,
Ses cornes et sa peau roussie,

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Poème en prose « À mon dernier amour » par Émile Zola

Last Love

À mon dernier amour

Hier, enfant, tu m’as dit d’une voix inquiète, Souriant et boudant, te penchant dans mes bras : Toi qui chantes pour tous, infidèle poète, Sur nos jeunes amours ne chanteras-tu pas ? Tu fais métier d’écrire et sèmes ta parole. Dis ? que ne m’offres-tu ces bouquets que ta main Effeuille sur la route, insouciante et folle. Je veux glaner les fleurs que tu perds en chemin. Je me fâche, je veux que mon regard t’inspire, Que tu chantes mon cœur qui bat pour toi. Je veux Que tu dises à tous le miel de mon sourire, Et me lises tes vers en baisant mes cheveux. Va rimer nos amours, dans le silence et l’ombre. Je te donne un pensum et te mets en prison. Va chercher sur tes doigts la césure et le nombre, Et reviens, m’apportant aux lèvres ma chanson. Tu le vois, j’obéis, et penché sur ma table, Pâle, pressant mon front, ayant de l’encre aux mains, Mon enfant, je me donne un mal épouvantable, J’accouche avec labeur de ces quelques quatrains. J’ai froid. Continuer la lecture de « Poème en prose « À mon dernier amour » par Émile Zola »

« Nina » d'Émile Zola

girl in gray knit sweater

Nina

Ami, te souviens-tu de la tombe noircie,
Tout au bord d’une allée, à demi sous les fleurs,
Qui nous retint longtemps et nous laissa rêveurs.
Le marbre en est rongé par les vents et la pluie.
Elle songe dans l’herbe et, discrète, se tait,
Souriante et sereine au blond soleil de mai.

Elle songe dans l’herbe, et, de sa rêverie,
La tombe chastement, à ceux qui passent là,
Ne livre que le nom effacé de Nina.

Ah! garde ton secret, pauvre petite pierre,
Et laisse se vanter tes orgueilleuses sœurs
De couvrir de leur marbre une illustre poussière:
Ton silence en dit plus que leurs regrets menteurs.
Je suis las de ces morts vivant au cimetière
Et pleurés en public par de bruyants sanglots.
J’aime à trouver en toi la pudeur des tombeaux. Continuer la lecture de « « Nina » d'Émile Zola »