« Épreuves de l’écrit » par Andrée Chedid

Épreuves de l’écrit

On voudrait, d’abord, se concilier l’aube, affermir le sol des tendresses, avant de se heurter à l’écorce lisse de la page, avant de pénétrer dans cette plaine sans abri.

Nue, et parfois hostile, cette page, dont l’appel, cependant, demeure incessant.

Répulsion-attirance, désir-repli, avant d’affronter son espace.
Puis, de s’y inscrire : à torrents ou goutte à goutte.

Devant cette surface mate, sans reliefs, souvent rebelle, comment croire, espérer, qu’à force de mots, de ratures, d’élans, de retombées, transparaîtra, peut-être, un sens qui réduit on ne sait quelle obscurité, qui dévide on ne sait quel écheveau?

Embrasser la poésie au plus large; au sens étymologique du mot.

Alors, elle devient « acte », elle devient « œuvre ».
Poésie pénétrant à pleines mains, à plein regard, à plein souffle, dans la vie; pour mieux l’appréhender, pour bâtir autrement.

Éprouver ne suffit pas.
Pour traduire l’élan, pour faire germer le grain, il faut développer, modeler, architecturer ce tohu-bohu – ou ce plain-chant -du dedans.

Ensemencements et labours du langage, ce matériau à la fois malléable et rétif.
Affûtage des outils.
Recherche de la forme en deçà des formes.
Charger les mots pour qu’ils nous relient au mystère de la vie.
Interroger la parole pour qu’elle nous questionne à son tour.

Rythmes et intervalles, accords et dissonances, foisonnement de caractères ou pauses des blancs.
Les mots s’affrontent, les contradictions s’épousent, pour qu’émergent ces déflagrations, ces anfractuo-sités, ces mouvements aériens, enfouis au fond de nous.

Chaque poème n’est qu’une tentative, une ébauche, un tâtonnement.
Chaque texte avance sans protection, sans certitude, nous gardant assoiffé du texte à venir.

Aventure sans épilogue.
C’est là notre chance!
Le creuset initial ne désemplit pas.
Le monde est sans cesse jeune et les sèves renaissantes.

Forçant les barrages, l’acte même d’écrire recouvre de dérision la dérision.

Si, parfois, le poème exalte; ses fruits, le plus souvent, mûrissent dans les fourrés.

Gravité du chemin, fréquemment ponctué par un silence hivernal.

Pèlerinage fiévreux que celui du poète, se heurtant aux impasses blafardes.
Secouru, cependant, par un carillon de l’âme; soutenu par une transparence, une adolescence intacte, qui défoncent la grisaille, soulèvent les pièges, embrochent les filets, ouvrent passage à l’avenir.

Pas de navigation sans havre, de marche sans halte, d’oeuvre sans une part de retrait.

S’arquer contre les rumeurs fugaces, se soustraire – par moments – au monde et aux humains permet d’écarter les plis de la toile; donne à l’eau souterraine terrain où s’écouler.

Un temps débarbouillé de temps, une plaine offerte au peuplement du chant sont nécessaires au poète.
Exigence parfois si mal perçue!

Halte, havre, retrait, qu’il est vital de regagner.
Mais d’où il est impérieux, aussi, de revenir.

La renommée ne devrait pas être un appât.
S’il est vrai que le silence total est une chape d’ombres, que l’écho est souvent bienfaisant, que toute démarche gagne à s’élargir vers une parole ouverte; dépendre de l’encens, périr d’une grimace : mine, délabre, affadit.

Pour demeurer à l’écoute de cette opiniâtre et secrète parole, de sa requête sans véritable justification, de ce désir qui devance toujours sa cible, il faut maintenir force et foi.

Itinéraire de cavernes et de soifs, illuminé parfois de soleils neufs, de fontaines sans âge.

Ni récompense, ni sens commun, à cet engagement du poète!

Ou plutôt : récompense et signification, au cœur même de cet engagement.
Au cœur même de cette parole qui tente de traduire, en matière temporelle et durable, les remous et le rébus de la vie.

Andrée Chedid

photo of person writing on notebook
Photo by JESHOOTS.com on Pexels.com

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.