« Till the end » par Nora Gaspard

Till the End

J’aime regarder ton corps nu, ton sexe timide parfois. J’aime le reflet de la lumière sur ta peau, la fragilité qu’on devine sous la carcasse d’acier, j’aime le doux de tes reins et ta pudeur, qui affleure entre deux audaces. 

Par-dessus tout, j’aime jouir de toi. De ta bouche entre mes lèvres, et langue délicate qui sillonne ma chair. De tes doigts qui s’agitent au velours de mon ventre. 

J’aime attendre. Comme maintenant. J’attends. Je te lis des histoires, des fantaisies érotiques, de belles lettres ou de putrides pamphlets, j’y mets toute mon âme, l’emphase de l’amante, la tendresse de la vierge, la folie de l’épouse. Je te murmure les mots crus au creux de l’oreille. Bande, mon amour, bande.  Et je regarde ta chair grandir comme une fleur s’ouvre. Le sang qui afflue, gonfle ta queue, redresse la hampe. Le gland qui rougit, entre la peau fine et plissée de ton sexe entier. Il prend son temps, le bougre, et cela m’émeut chaque jour un peu plus. Te souviens-tu de notre folie dévorante, les débuts de l’amour, et la vie pour décor ? Rien ne nous arrêtait. Ta vigueur douce, mon appétit de plaisir, le vin, la bonne chère, la certitude. Chaque jouissance était une évidence, un ballet joyeux dans la forêt, un tango enflammé sous la lune. 

Je suis nostalgique. Encore. Il faut sortir de cela. Il faut de la place pour l’envie, encore, et puis ce grain de folie qui te plaît tant, l’indécence de ma pensée. A mes yeux, tu devines l’idée. L’urgence ou le murmure. La fantaisie d’une étreinte volée, à l’orée du bois, ou  la douceur d’un matin tendre, quand ton sexe durcit contre mes reins, et que mes seins pèsent lourds dans tes mains. 

Alors je danse. Nue. Mon corps ondule, la peau claque moite. La sueur vers mes fesses, sillon salé. Tes baisers dans mon cou. Mon épaule fragile. Ton souffle dans mon dos. Mes reins électriques. Ta main qui glisse, cuisses, sexe, et caresse, et l’émoi, la joie de retrouver ta peau, de glisser entre tes bras, l’étreinte qui porte, le plaisir partagé. De peu de mots s’inventer un décor, de nos peaux qui se cherchent, se reniflent, de la maladresse ou du déséquilibre, emboîter les ventres, glisse, glisse, sexe, et tes mains sur mes hanches, tu guides ma folie, tu calmes l’ardeur, choisir le moment pour perdre le contrôle, pas encore, pas tout de suite, regarde-moi encore, regarde comme nos peaux se mêlent, comme nos bouches se dévorent, comme nos yeux sourient. Serre-moi fort, quand mes genoux enserrent tes cuisses, et doucement, ton sexe dans le mien, et doucement, la vague de plaisir. Tout part des reins, tu sais, et mon sexe est le centre du monde, et je suis ton satellite, je suis la marée qui reflue et la vague qui submerge, et ton visage se tord, tes yeux s’enfuient, ton poing se serre, mes jambes se figent, les reins creux, le souffle court, je tremble un peu, et vient l’élan comme une faille dans le temps, un long cri, le plaisir. 

Et comme la naissance nous ramène aux rives sombres, le plaisir souffle des larmes sur mes joues.  Nous ne sommes qu’à mi-parcours, et pourtant nos nuits sont parfumées de mort.

Il y a cette grande colère. Comme l’urgence à jouir quand le monde s’effondre. Comme tourner le dos aux vampires et préférer l’amour, que tu glisses sous ma peau avec la délicatesse d’une senteur poivrée. 

Boudoir oh mon Boudoir
Boudoir, par Bernard Dollet

Ne laisse pas ma rage gagner. Bois à mon giron pour me faire taire, mets le plaisir dans mon ventre, que ma tête oublie les mots noirs et les offrandes. 

Et l’archet court sur le violon, tandis que ma rage s’éteint. Musique embrase, musique emporte mes doigts vers ton gland, et raconte l’ode au plaisir. Le temps qui s’accélère, et les cordes qui vibrent, ce contrepoint de l’orchestre comme si toute ma peau enchaînait dans un seul tempo. Oh trompette, égaie mon âme, tandis que mes hanches racontent mélodie. Connais-tu la force de ce concerto ? Il n’a pas de mots, c’est comme deux corps qui dansent, reliés par les sexes, deux peaux d’humains en transe, et soudain cette légèreté, pizzicato des os, et petite note grave, allons, attrapons encore un peu de cette étincelle qui nous sauve, et jouissons, du soleil sur nos peaux, de la lumière dans tes yeux, jouissons de ta queue dans ma bouche et de ton doigt dans mon cul, comme si nous étions hier,  alors que nous sommes presques morts. 

Mon corps a aimé, tressauté, frissonné, exulté, le tien aussi. Et j’en veux encore, encore une fois, comme l’assiette vide autour de la table les soirs de bombance, comme le dernier verre pour la route, celui qu’on devrait refuser mais parfois pas, alors encore une fois, il faut aimer, il faut jouir, cette contrainte délicieuse, il faut donner jusqu’à la lie de la semence, le dernier pétale de la marguerite effeuillée, il faut baiser.  Viens là, juste tendre. Viens et regarde-moi. Mon sein n’a pas eu assez de toi, ce soir. Mon ventre a faim encore. Viens, même si nous sommes un peu plus vieux, même si nous n’avons plus toute la force. Nous avons les sourires, et la tendresse, l’expérience et la curiosité, encore, toujours, de ces corps qui changent et nous racontent une autre histoire. 

Bien sûr ta peau et les rides, bien sûr mes os qui craquent, les pas plus petits et les rêves aussi. Mais le chemin, mon amour, entre ta bouche et mon sein, n’a pas changé. Je frissonne à tes baisers, je t’offre de moi tout ce qu’il y a à donner. Et peut-être, fous que nous sommes, nous partageons encore une nuit, ou dix, ou mille. Peut-être finirons-nous dignes et élégants, et j’en rêve, tu sais, vraiment. 

Mais si le temps gagne, et que nos reins ne peuvent plus jouir, si le temps vient où je ne pourrais plus t’aimer, l’âme folle, pars, et ne reviens pas. Et si l’âge t’affaiblit, n’aie jamais honte de toi. Je t’ai aimé jeune, je t’aimerai sénile. Nous serons ce vieux couple qui a tant joui, et qui se tient la main dans les couloirs de l’asile, et s’endort ensemble. Et je soutiendrai ton sexe pour une dernière fois honorer ton plaisir, peu importe le regard ébahi de l’infirmière. Je te branlerai en visant la lune, mes mains seront ton écrin. Une dernière fois, tu riras de plaisir, de la joie partagée, des faveurs de la vie, même le cœur malade, même les jambes mortes, même en pissant dans un entonnoir.  

Nora Gaspard

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Boudoir
Boudoir par Martin Freedom de Pixabay

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