« Une charogne » de Charles Baudelaire

Une charogne

Charogne
Flying high above Par Ludovic Hirlimann

Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Le ventre en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint ; Continuer la lecture de « « Une charogne » de Charles Baudelaire »

« L'on verra s'arrêter le mobile du monde » de Madeleine de l'Aubespine

L’on verra s’arrêter le mobile du monde

Azael ange déchu
Azael Par Nephie Eerie

L’on verra s’arrêter le mobile du monde,
Les étoiles marcher parmi le firmament,
Saturne infortuné luire bénignement,
Jupiter commander dedans le creux de l’onde.

L’on verra Mars paisible et la clarté féconde
Du Soleil s’obscurcir sans force et mouvement,
Vénus sans amitié, Stilbon sans changement,
Et la Lune en carré changer sa forme ronde, Continuer la lecture de « « L'on verra s'arrêter le mobile du monde » de Madeleine de l'Aubespine »

« Ève » de Marie Krysinska

Ève

À Maurice Isabey.

Seins
erotic nature Par In All Your Glory

Ève au corps ingénu lasse de jeux charmants
Avec les biches rivales et les doux léopards
Goûte à présent le repos extatique,
Sur la riche brocatelle des mousses.
Autour d’elle, le silence de midi
Exalte la pamoison odorante des calices,
Et le jeune soleil baise les feuillées neuves.
Tout est miraculeux dans ce Jardin de Joie:
Les branchages s’étoilent de fruits symboliques
Rouges comme des cœurs et blancs comme des âmes;
Les Roses d’Amour encore inécloses
Dorment au beau Rosier;
Les Lys premiers nés
Balancent leurs fervents encensoirs
Auprès
Des chères coupes des Iris
Où fermente le vin noir des mélancolies;
Et le Lotus auguste rêve aux règnes futurs.
Mais parmi les ramures,
C’est la joie criante des oiseaux;
Bleus comme les flammes vives du Désir,
Roses comme de chastes Caresses
Ornés d’or clair ainsi que des Poèmes
Et vêtus d’ailes sombres comme les Trahisons.
Ève repose,
Et cependant que ses beaux flancs nus,
Ignorants de leurs prodigieuses destinées,
Dorment paisibles et par leurs grâces émerveillent
La tribu docile des antilopes,
Voici descendre des plus hautes branches
Un merveilleux Serpent à la bouche lascive,
Un merveilleux Serpent qu’attire et tente
La douceur magnétique de ces beaux flancs nus,
Et voici que pareil à un bras amoureux,
Il s’enroule autour
De ces beaux flancs nus
Ignorants de leurs prodigieuses destinées.

Marie Krysinska

Rythmes pittoresques

« Désirs » de Guy de Maupassant

Désirs

Désirs
désir / desire Par Ferran.

Le rêve pour les uns serait d’avoir des ailes,
De monter dans l’espace en poussant de grands cris,
De prendre entre leurs doigts les souples hirondelles,
Et de se perdre, au soir, dans les cieux assombris.

D’autres voudraient pouvoir écraser des poitrines
En refermant dessus leurs deux bras écartés ;
Et, sans ployer des reins, les prenant aux narines,
Arrêter d’un seul coup les chevaux emportés. Continuer la lecture de « « Désirs » de Guy de Maupassant »

« Locusta » par Renée Vivien

Locusta

Place Renée Vivien
Paris Murs peints Place Renée Vivien Par fredpanassac

Nul n’a mêlé ses pleurs au souffle de ma bouche,
Nul sanglot n’a troublé l’ivresse de ma couche,
J’épargne à mes amants les rancoeurs de l’amour.

J’écarte de leur front la brûlure du jour,
J’éloigne le matin de leurs paupières closes,
Ils ne contemplent pas l’accablement des roses.

Seule je sais donner des nuits sans lendemains.

Je sais les strophes d’or sur le mode saphique,
J’enivre de regards pervers et de musique
La langueur qui sommeille à l’ombre de mes mains. Continuer la lecture de « « Locusta » par Renée Vivien »

« Bacchanale » de José-Maria de Heredia

Bacchanale

Bacchanale
Aux Bacchanales de andyket

Une brusque clameur épouvante le Gange.
Les tigres ont rompu leurs jougs et, miaulants,
Ils bondissent, et sous leurs bonds et leurs élans
Les Bacchantes en fuite écrasent la vendange.

Et le pampre que l’ongle ou la morsure effrange
Rougit d’un noir raisin les gorges et les flancs
Où près des reins rayés luisent des ventres blancs
De léopards roulés dans la pourpre et la fange. Continuer la lecture de « « Bacchanale » de José-Maria de Heredia »

« Hymne à Vénus » de Casimir Delavigne

Hymne à Vénus

Venus
Venus and Moon Par b-cline

Vénus, ô volupté des mortels et des dieux !
Ame de tout ce qui respire,
Tu gouvernes la terre, et les mers, et les cieux ;
Tout l’univers reconnaît ton empire !
Des êtres différens les germes précieux,
Qui dorment dispersés sous la terre ou dans l’onde,
Rassemblés à ta voix féconde,
Courent former les corps que tu veux enfanter.
Les mondes lumineux roulent d’un cours paisible,
L’un vers l’autre attirés, unis sans se heurter,
Par ton influence invisible !

Tu parais, ton aspect embellit l’univers :
Je vois fuir devant toi les vents et les tempètes ;
L’azur éclate sur nos têtes ;
Un jour pur et divin se répand dans les airs.

L’onde avec volupté caresse le rivage ;
Les oiseaux, palpitans sous leur toit de feuillage,
Célèbrent leurs plaisirs par de tendres concerts.
Des gouffres de Thétis tous les monstres informes
Font bouillonner les flots amers
Des élans amoureux de leurs masses énormes.
Les papillons légers se cherchent sous les fleurs,
Et par un doux hymen confondent leurs couleurs.
L’aigle suit dans les cieux sa compagne superbe :
Les serpens en sifflant s’entrelacent sous l’herbe :
Le tigre, dévoré d’une indomptable ardeur,
Terrible, l’œil sanglant et la gueule écumante,
Contemple, en rugissant d’amour et de fureur,
La sauvage beauté de son horrible amante. Continuer la lecture de « « Hymne à Vénus » de Casimir Delavigne »

« Adagio » par François Coppée

Adagio

Adagio
Adagio automnal Par melolou

La rue était déserte et donnait sur les champs.
Quand j’allais voir l’été les beaux soleils couchants
Avec le rêve aimé qui partout m’accompagne,
Je la suivais toujours pour gagner la campagne,
Et j’avais remarqué que, dans une maison
Qui fait l’angle et qui tient, ainsi qu’une prison,
Fermée au vent du soir son étroite persienne,
Toujours à la même heure, une musicienne
Mystérieuse, et qui sans doute habitait là,
Jouait l’adagio de la sonate en la. Continuer la lecture de « « Adagio » par François Coppée »

« L'Ange » de Max Elskamp

L’Ange

Pleine d'heures
Alsace, Bas-Rhin :  » Strasbourg, cathédrale Notre-Dame, horloge astronomique  » Par (vincent desjardins)
Et puis après, voici un ange,
Un ange en blanc, un ange en bleu,
Avec sa bouche et ses deux yeux,
Et puis après voici un ange,

Avec sa longue robe à manches,
Son réseau d’or pour ses cheveux,
Et ses ailes pliées en deux,
Et puis ainsi voici un ange,

Et puis aussi étant dimanche,
Voici d’abord que doucement
Il marche dans le ciel en long
Et puis aussi étant dimanche,

Voici qu’avec ses mains il prie
Pour les enfants dans les prairies,
Et qu’avec ses yeux il regarde
Ceux de plus près qu’il faut qu’il garde ;

Et tout alors étant en paix
Chez les hommes et dans la vie,
Au monde ainsi de son souhait,
Voici qu’avec sa bouche il rit.

Max Elskamp