« Stèle Provisoire » de Victor Segalen

Stèle Provisoire

Ce n’est point dans ta peau de pierre, insensible,
que ceci aimerait à pénétrer ; ce n’est point
vers l’aube fade, informe et crépusculaire, que
ceci, laissé libre, voudrait s’orienter ;

Ce n’est pas pour un lecteur littéraire, même en
faveur d’un calligraphe, que ceci a tant de
plaisir à être dit :

Mais pour Elle.

o

Vienne un jour Elle passe par ici. Droite et grande
et face à toi, qu’elle lise de ses yeux mouvants
et vivants, protégés de cils dont je sais
l’ombre ;

Qu’elle mesure ces mots avec des lèvres tissées de
chair (dont je n’ai pas perdu le goût) avec sa
langue nourrie de baisers, avec ses dents dont
voici toujours la trace,

Qu’elle tremble à fleur d’haleine, — moisson souple
sous le vent tiède, — propageant des seins aux
genoux le rythme propre de ses flancs — que je
connais,

o

Alors, ce déduit, enjambant l’espace et dansant sur
ses cadences ; ce poème, ce don et ce désir,

Tout d’un coup s’écorchera de ta pierre morte, oh !
précaire et provisoire, — pour s’abandonner à
sa vie,

Pour s’en aller vivre autour d’Elle.

Victor Segalen

« Stèles »

Stèle Provisoire
Human nature Par Adrien Sifre

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