« L’Amour ne disparait jamais » de Paul Claudel

Amour sincère

L’Amour ne disparait jamais

La mort n’est rien, je suis seulement passé dans la pièce d’à côté.
Je suis moi.
Vous êtes vous.
Ce que j’étais pour vous, je le suis toujours.
Donnez-moi le nom que vous m’avez toujours donné.
Parlez-moi, comme vous l’avez toujours fait.
N’employez-pas un ton différent.
Ne prenez pas un air solennel ou triste.
Continuez à rire de ce qui nous faisait rire ensemble.
Priez ou ne priez pas, souriez, pensez à moi.
Que mon nom soit prononcé a la maison comme il a toujours été.
sans emphase d’aucune sorte, sans aucune trace d’ombre.
La vie signifie tout ce qu’elle a toujours été.
Le fil n’est pas coupé.
Pourquoi serais-je hors de votre vue ?
Pourquoi serais-je hors de vos pensées ?
Je ne suis pas loin, juste de l’autre côté du chemin.

Paul Claudel

« Féminin singulier » de Tristan Corbière

Féminin singulier

Éternel Féminin de l’éternel jocrisse !
Fais-nous sauter, pantins nous pavons les décors !
Nous éclairons la rampe… Et toi, dans la coulisse,
Tu peux faire au pompier le pur don de ton corps.

Fais claquer sur nos dos le fouet de ton caprice,
Couronne tes genoux ! … et nos têtes dix-corps ;
Ris ! montre tes dents ! … mais … nous avons la police,
Et quelque chose en nous d’eunuque et de recors. Continuer la lecture de « « Féminin singulier » de Tristan Corbière »

« À l'éternel Madame » de Tristan Corbière

À l’éternel Madame

Mannequin idéal, tête-de-turc du leurre,
Eternel Féminin ! … repasse tes fichus ;
Et viens sur mes genoux, quand je marquerai l’heure,
Me montrer comme on fait chez vous, anges déchus.

Sois pire, et fais pour nous la joie à la malheure,
Piaffe d’un pied léger dans les sentiers ardus.
Damne-toi, pure idole ! et ris ! et chante ! et pleure,
Amante ! Et meurs d’amour !… à nos moments perdus.

Fille de marbre ! en rut ! sois folâtre !… et pensive.
Maîtresse, chair de moi ! fais-toi vierge et lascive…
Féroce, sainte, et bête, en me cherchant un cœur…

Sois femelle de l’homme, et sers de Muse, ô femme,
Quand le poète brame en Ame, en Lame, en Flamme !
Puis – quand il ronflera – viens baiser ton vainqueur !

Tristan Corbière
« Les Amours jaunes »

Madame de Montbazon
Madame de Montbazon

« À Vénus » de Joachim du Bellay

À Vénus

Ayant après long désir
Pris de ma douce ennemie
Quelques arrhes du plaisir,
Que sa rigueur me dénie,
Je t’offre ces beaux oeillets,
Vénus, je t’offre ces roses,
Dont les boutons vermeillets
Imitent les lèvres closes
Que j’ai baisé par trois fois,
Marchant tout beau dessous l’ombre
De ce buisson que tu vois
Et n’ai su passer ce nombre,
Parce que la mère était
Auprès de là, ce me semble,
Laquelle, nous aguettait
De peur encores j’en tremble.
Or’ je te donne des fleurs
Mais si tu fais ma rebelle
Autant piteuse à mes pleurs,
Comme à mes yeux elle est belle,
Un myrthe je dédierai
Dessus les rives de Loire,
Et sur l’écorce écrirai
Ces quatre vers à ta gloire
« Thénot sur ce bord ici,
A Vénus sacre et ordonne
Ce myrthe et lui donne aussi
Ses troupeaux et sa personne. »

Joachim du Bellay

Venus Anadyomené by Ödön Moriet, c. 1912. Hungarian National Gallery

« Femmes du Monde » de Théophile Gautier

Femmes du Monde

Cette femme du monde,
Pâle et blonde,
Qu’on voit d’un pas pressé,
L’œil baissé,
Filer sous les grands arbres
Loin des marbres,
Héros, Amours, Bergers,
Trop légers,
S’en va vers un coin sombre
Voilé d’ombre,
Derrière les massifs
De vieux ifs.
Sans manteau qui la drape
Un Priape
Lascif dresse en ce lieu
Son long pieu,
Que couronne d’acanthe
La bacchante.
Par delà le nombril
Son outil
Lui monte jusqu’au buste,
Gros, robuste,
Par le chaud, par le froid,
Toujours droit.
Sous l’acier qui paillette
Sa voilette,
Le cachemire long
Au talon,
Cette sainte Nitouche
Qu’effarouche
Le moindre mot plaisant
Non décent,
Chaque soir rend hommage
À l’image
Que le gamin impur
Trace au mur.
Sur le dieu de Lampsaque
Elle braque
Son lorgnon et ses yeux
Curieux,
Et d’un regard de chatte
Délicate
Croque comme un oiseau
Ce morceau.
Foin de ces dieux superbes,
Mais imberbes,
Qui vous montrent un nu
Si menu.
La plus chaste matrone,
Dit Pétrone,
Toujours volontirs vit
Un gros vit !

Théophile Gautier

Femmes du Monde
Mam'zelle Fleur Par Sara Hasard

« La fiancée du timbalier » de Victor Hugo

La fiancée du timbalier

« Monseigneur le duc de Bretagne
A, pour les combats meurtriers,
Convoqué de Nante à Mortagne,
Dans la plaine et sur la montagne,
L’arrière-ban de ses guerriers.

Ce sont des barons dont les armes
Ornent des forts ceints d’un fossé ;
Des preux vieillis dans les alarmes,
Des écuyers, des hommes d’armes ;
L’un d’entre eux est mon fiancé.

Il est parti pour l’Aquitaine
Comme timbalier, et pourtant
On le prend pour un capitaine,
Rien qu’à voir sa mine hautaine,
Et son pourpoint, d’or éclatant !

Depuis ce jour, l’effroi m’agite.
J’ai dit, joignant son sort au mien :
– Ma patronne, sainte Brigitte,
Pour que jamais il ne le quitte,
Surveillez son ange gardien ! –

J’ai dit à notre abbé : – Messire,
Priez bien pour tous nos soldats ! –
Et, comme on sait qu’il le désire,
J’ai brûlé trois cierges de cire
Sur la châsse de saint Gildas.

À Notre-Dame de Lorette
J’ai promis, dans mon noir chagrin,
D’attacher sur ma gorgerette,
Fermée à la vue indiscrète,
Les coquilles du pèlerin.

Il n’a pu, par d’amoureux gages,
Absent, consoler mes foyers ;
Pour porter les tendres messages,
La vassale n’a point de pages,
Le vassal n’a pas d’écuyers.

Il doit aujourd’hui de la guerre
Revenir avec monseigneur ;
Ce n’est plus un amant vulgaire ;
Je lève un front baissé naguère,
Et mon orgueil est du bonheur !

Le duc triomphant nous rapporte
Son drapeau dans les camps froissé ;
Venez tous sous la vieille porte
Voir passer la brillante escorte,
Et le prince, et mon fiancé !

Venez voir pour ce jour de fête
Son cheval caparaçonné,
Qui sous son poids hennit, s’arrête,
Et marche en secouant la tête,
De plumes rouges couronné !

Mes soeurs, à vous parer si lentes,
Venez voir près de mon vainqueur
Ces timbales étincelantes
Qui sous sa main toujours tremblantes,
Sonnent, et font bondir le coeur !

Venez surtout le voir lui-même
Sous le manteau que j’ai brodé.
Qu’il sera beau ! c’est lui que j’aime !
Il porte comme un diadème
Son casque, de crins inondé !

L’Égyptienne sacrilège,
M’attirant derrière un pilier,
M’a dit hier (Dieu nous protège !)
Qu’à la fanfare du cortège
Il manquerait un timbalier.

Mais j’ai tant prié, que j’espère !
Quoique, me montrant de la main
Un sépulcre, son noir repaire,
La vieille aux regards de vipère
M’ait dit : – Je t’attends là demain !

Volons ! plus de noires pensées !
Ce sont les tambours que j’entends.
Voici les dames entassées,
Les tentes de pourpre dressées,
Les fleurs, et les drapeaux flottants.

Sur deux rangs le cortège ondoie :
D’abord, les piquiers aux pas lourds ;
Puis, sous l’étendard qu’on déploie,
Les barons, en robe de soie,
Avec leurs toques de velours.

Voici les chasubles des prêtres ;
Les hérauts sur un blanc coursier.
Tous, en souvenir des ancêtres,
Portent l’écusson de leurs maîtres,
Peint sur leur corselet d’acier.

Admirez l’armure persane
Des templiers, craints de l’enfer ;
Et, sous la longue pertuisane,
Les archers venus de Lausanne,
Vêtus de buffle, armés de fer.

Le duc n’est pas loin : ses bannières
Flottent parmi les chevaliers ;
Quelques enseignes prisonnières,
Honteuses, passent les dernières…
Mes sœurs ! voici les timbaliers !… »

Elle dit, et sa vue errante
Plonge, hélas ! dans les rangs pressés ;
Puis, dans la foule indifférente,
Elle tomba, froide et mourante…
Les timbaliers étaient passés.

Victor Hugo
« Odes et ballades »

Sarah Bernhardt
Sarah Bernhardt Par genesee.gbh

Poème de Béatrice de Die

Jeune femme prénommée Béatrice

Il me faut chanter ici ce que je ne voudrais point chanter
Car j’ai fort à me plaindre de celui dont je suis l’amie
Je l’aime plus que tout au monde
Mais rien ne trouve grâce auprès de lui
Ni Merci, ni Courtoisie, ni ma beauté, ni mon esprit,
Je suis trompée et trahie comme je devrais l’être
Si je n’avais pas le moindre charme.

Une chose me console : jamais, je n’eus de torts
Envers vous, ami. Je vous aime, au contraire
Plus que Seguin n’aima Valence
Et il me plait fort de vous vaincre en amour,
Ami, car vous êtes le plus vaillant de tous.
Mais vous me traitez avec orgueil en paroles et en actes,
Alors que vous êtes si aimable envers d’autres. Continuer la lecture de « Poème de Béatrice de Die »