« Pour lui complaire » – Victor Segalen

Pour lui complaire

À lui complaire j’ai vécu ma vie. Touchant au bout extrême de mes forces, je cherche encore à imaginer quoi pour lui complaire :

Elle aime à déchirer la soie : je lui donnerai cent pieds de tissu sonore. Mais ce cri n’est plus assez neuf.

Elle aime à voir couler le vin et des gens qui s’enivrent : mais le vin n’est pas assez âcre et ces vapeurs ne l’étourdissent plus.

۩

Pour lui complaire je tendrai mon âme usée : déchirée, elle crissera sous ses doigts.

Et je répandrai mon sang comme une boisson dans une outre :

Un sourire, alors, sur moi se penchera.

Victor Segalen
AU DELA DU REGARD Par FREDBOUAINE ☮

« Karomama » – Oscar Vladislas de Lubicz Milosz

Karomama

Karomama
Statue der Gottesgemahlin des Amun Karomama Par doris_pemler

Mes pensées sont à toi, reine Karomama
Dont le nom oublié chante comme un chœur de plaintes
Dans le demi-rire et le demi-sanglot de ma voix;
Car il est ridicule et triste d’aimer la reine Karomama
Qui vécut environnée d’étranges figures peintes
Dans un palais ouvert, tellement autrefois,
Petite reine Karomama.

Que faisais-tu de tes matins perdus, Dame Karomama ?
Vers la raideur de quelque dieu chétif à tête d’animal
Tu allongeais gravement tes bras maigres et maladroits
Tandis que des feux doux couraient sur le fleuve matinal.
O Karomama aux yeux las, aux longs pieds alignés,
Aux cheveux torturés, morte du berceau des années…
Ma pauvre, pauvre reine Karomama.

Et de tes journées, qu’en faisais-tu, prêtresse savante ?
Tu taquinais sans doute tes petites servantes
Dociles comme les couleuvres, mais comme elles indolentes;
Tu comptais les bijoux, tu rêvais de fils de rois
Sinistres et parfumés, arrivant de très loin,
Pour dire: «Salut à la glorieuse Karomama.»

Et les soirs d’éternel été tu chantais sous les sycomores
Sacrés, Karomama, fleur bleue des lunes consumées;
Tu chantais la vieille histoire des pauvres morts
Qui se nourrissaient en cachette de choses prohibées
Et tu sentais monter dans les grands soupirs tes seins bas
D’enfant noire et ton âme chancelait d’effroi.
Les soirs d’éternel été, n’est-ce pas, Karomama ?

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« Quand on ne cherche qu'à se plaire » de Denis Sanguin de Saint-Pavin

Quand on ne cherche qu’à se plaire

se plaire
Miroir d’eau – Bordeaux Par Philippe Gillotte

Quand d’un esprit doux et discret
Toujours l’un à l’autre on défère,
Quand on se cherche sans affaire
Et qu’ensemble on n’est pas distrait ;

Quand on n’eut jamais de secret
Dont on se soit fait un mystère,
Quand on ne cherche qu’à se plaire,
Quand on se quitte avec regret ; Continuer la lecture de « « Quand on ne cherche qu'à se plaire » de Denis Sanguin de Saint-Pavin »

« J'ai tant d'amour au cœur » – Bernart de Ventadour

J’ai tant d’amour au cœur

poussières sur deux coeurs
poussières sur deux cœurs Par francois et fier de l’Être

J’ai le cœur si plein de joie,
Tout se dénature !
Et fleur blanche qui rougeoie
Semble la froidure ;
Par le vent, la pluie, s’accroît
Ma bonne aventure ;
Mon chant monte et se déploie
Et mon prix perdure.
J’ai au cœur tant d’amour,
De joie et de douceur,
Que le gel me semble fleur,
La neige verdure.

Je puis aller sans vêture,
Nu sous ma chemise,
Car un pur amour m’assure
De la froide bise,
Mais fou qui par démesure
N’en fait qu’à sa guise !
De moi-même j’ai pris cure
Dès que l’eus requise :
La plus belle d’amour,
Dont j’attends tant d’honneur,
Car en lieu de sa grandeur
Je ne voudrais Pise !

Quoiqu’elle me l’interdise,
Je garde confiance !
Car j’ai au moins conquise
Sa douce obligeance ;
J’eus, bien qu’elle m’éconduise,
Tant de réjouissance,
Qu’au revoir n’auront d’emprise,
Sur moi mes souffrances !
Mon cœur est près d’Amour,
L’esprit auprès du cœur,
Mais le corps ici, ailleurs,
Si loin d’elle, en France.

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« Je vous envoie un bouquet » – Pierre de Ronsard

Je vous envoie un bouquet

Je vous envoie un bouquet que ma main
Vient de trier de ces fleurs épanies ;
Qui ne les eût à ce vêpre cueillies
Chutes à terre elles fussent demain.

Cela vous soit un exemple certain
Que vos beautés bien qu’elles soient fleuries
En peu de temps cherront toutes flétries
Et comme fleurs périront tout demain.

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« Stances amoureuses de la Reine de Navarre » de Marguerite de Valois

Stances amoureuses de la Reine de Navarre

Extraits

Marguerite
Marguerites (Lente agonie… Vivre encore un peu…) Par Louis Engival

J’ai un ciel de désir, un monde de tristesse,
Un univers de maux, mille feux de détresse,
Un Etna de sanglots et une mer de pleurs.
J’ai mille jours d’ennuis, mille nuits de disgrâce,
Un printemps d’espérance et un hiver de glace ;
De soupirs un automne, un été de chaleurs.

Clair soleil de mes yeux, si je n’ai ta lumière,
Une aveugle nuée ennuitte ma paupière,
Une pluie de pleurs découle de mes yeux.
Les clairs éclairs d’Amour, les éclats de sa foudre,
Entrefendent mes nuits et m’écrasent en poudre :
Quand j’entonne mes cris, lors j’étonne les cieux.

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